Mon père a un cancer : le chamboulement de mes émotions et de mes croyances

Mes parents nous (à mon frère et moi) ont annoncé la nouvelle en septembre de l’année dernière. Mon père a un cancer.

Ma première perplexité a été de me rendre compte de l’impact de ce mot. Aujourd’hui, beaucoup de personnes ont des cancers. On communique également beaucoup dessus. Oui mais voilà, ça reste théorique, ça reste de la connaissance. C’est « loin ». Quand un être qu’on aime est touché par cette maladie, l’impact est tout autre. La peur est alors le premier sentiment qui m’a saisi. Ce mot fait peur. J’ai vu les cicatrices, la perte de cheveux, l’hôpital, les transfusions, l’affaiblissement… tout un imaginaire macabre. J’ai eu beau lire nombre d’articles sur des rémissions (principalement de femmes suite à un cancer du sein), au moment de l’annonce, cela ne m’a pas rassuré. J’ai eu peur car pour la première fois de ma vie, j’ai pris conscience de la fin. La fin de mes parents. J’avais déjà beaucoup travaillé sur ma relation à eux. Ils étaient pour moi humains et non plus sur un piédestal. Cela avait vraiment changé la dynamique de nos relations. Bien que je reste leur fille, nos échanges étaient d’adulte à adulte. Mais à aucun moment, je n’avais envisagé une fin à nous, à notre histoire, à notre relation. J’avoue avoir eu la chance de n’avoir que peu côtoyé la mort. Et les deux fois, peut-être parce que j’étais jeune, j’ai eu de la peine mais cela n’a pas ancré en moi cette idée de fin. Et cette fin est effroyable, déstabilisante, angoissante.

Et à l’annonce de cette maladie, je me suis à nouveau retrouvée dans mon statut d’enfant, de petite fille. Déjà par l’impression enfantine que mon monde dépend de mon père (la maladie touchant mon père, ici j’oriente mes pensées sur lui. Néanmoins, si cela avait touché ma mère, mon monde aussi aurait tout autant été bousculé) et qu’il n’y a que lui qui peut me protéger. Que sans lui, je ne peux vivre. Puis, j’ai voulu tout faire pour le rendre heureux. Et notamment devenir mère. Qu’importe que je ne le veuille pas, qu’importe que cela soit irrationnel. Je sais que cela attriste mon père de ne jamais me voir enceinte et mère. Alors, je voulais absolument le rendre heureux et tomber enceinte. Qu’importe le géniteur, cela était vraiment accessoire. La seule chose importante était de porter un enfant en moi. Et cela m’a amené aussi à être la « gentille fille » : celle qui sourit, qui s’habille « en fille »…

Avec du recul, j’ai constaté que mon statut de femme a totalement disparu pendant les premiers mois qui ont suivi cette annonce. Tout est passé au second plan : j’ai suspendu mes projets professionnels, j’ai certes fréquenté un homme mais je voulais le faire classiquement c’est-à-dire dans la forme d’un petit couple tout mignon, j’ai peu voire pas du tout vu mes amies,… J’étais tellement perdu, avec cette impression que mon monde s’écroulait que tout glissait sur moi.

J’ai aussi été envahie par l’incompréhension et un sentiment d’injustice. Rien ne présageait cela. Et là, alors que mon père semblait avoir trouvé un renouveau, tombe cette nouvelle. J’ai trouvé cela tellement injuste. Mon père a eu une vie intense et pas facile. Et il soufflait un air de renouveau depuis quelques mois. Et cette maladie qui tombe, insidieuse… c’est tellement injuste.

Après le choc de la nouvelle, s’est mis en place le rythme lié aux soins et notamment la chimio. Avec un certain nombre de complications. Et là, nouveau choc. Mon père est une personne forte, avec une prestance, une présence. Le terme fragile n’a jamais été un terme que j’aurai pensé attribué un jour à mon père. Et pourtant depuis quelques mois, mon père est malade, affaibli, fragile. Cela m’arrache le cœur quand je le vois, quand on s’appelle. Pourtant, mon père ne se victimise pas, n’en fait pas des tonnes. Ce qui est nouveau par contre est qu’il en parle, il ne va pas amoindrir ou « faire son bonhomme ». Et ce qui est difficile, parfois enrageant, est que je ne peux rien faire. Etre présente, à l’écoute, continuer ma vie, rester celle que je suis, c’est tout ce que je peux faire. Cela me semble si peu, si dérisoire. Et pourtant c’est primordial. Je ne peux arrêter de vivre car cela ne le soutiendra en rien. Il m’a fallu 4 mois pour l’intégrer. Depuis le début d’année, je l’ai conscientisé. Parfois, je fais quelques pas en arrière, mais globalement j’avance à nouveau. Une dynamique dans ma vie s’est réinstallée. Et pour être franche, cela m’aide aussi à avancer et aussi à être mieux présente pour mon père.

Par contre, j’ai été particulièrement déstabilisé, je dirais même je suis particulièrement déstabilisé, par un changement sur moi qui, je le sais, ne pourra pas disparaître. Et je suis totalement perdue par cet impact. Cela a créé comme une brèche dans ma vulnérabilité, ou disons dans la carapace où j’enfermais ma vulnérabilité. Je me sens tellement seule depuis. J’ai tellement besoin de tendresse, d’être câlinée, d’avoir une personne qui va me prendre dans ses bras et me dire « repose toi, je suis là, je vais m’occuper de toi, de tout. Tout va bien se passer », quelque soit la véracité de ces paroles. Ce n’est vraiment pas une envie habituelle chez moi. Déjà parce que mon indépendance est très forte, et a tendance à s’accentuer avec les années. Je compte sur moi et m’appuyer sur un autre, je ne sais pas faire. Et aussi parce que j’ai toujours vu ma vulnérabilité comme une fragilité. Par conséquent, j’ai plutôt tendance à la rejeter ou à l’enfouir, à ne même pas l’évoquer ou m’y confronter. Or, avec l’annonce du cancer de mon père, cette vulnérabilité s’est exprimée, a refusé de se laisser disons « enfermer ». Mais voilà, personne n’a pu y répondre. Deux personnes sont pourtant entrées dans ma vie. Mais les deux ont apporté plus de douleurs et de déception que de soutien. Je suis perdue avec cette vulnérabilité. Je ne sais pas comment faire, comme m’y prendre, comment l’exprimer. En plus, elle a tendance à n’en faire qu’à sa tête et s’extérioriser toute seule. Pour l’instant, j’avoue mettre des œillères, faire comme si « tout était normal ». Mais je sais qu’il va falloir y faire face et intégrer consciemment en moi. Mais actuellement, ce n’est pas encore le cas. Et je ne sais pas comment faire le premier pas vers elle.

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